09 juillet 2015

Je me mets nue sur le web.

 

Depuis quelques années, Delilah dévoile son corps sur internet, aux yeux de tous. Je lui ai demandé ce que ça signifiait pour elle.

 

Tout a commencé avec un projet de théâtre au lycée,  j’avais voulu travailler sur l’androgynie. Ça a été le déclencheur, car à ce moment-là, j’ai compris que ma nudité mise en scène était une arme. Pas une arme de conquête du monde, (ou des hommes (lol)), mais pour me conquérir moi. Pour vaincre mes millions de complexes, pour apprendre à m’aimer, à sortir la tête haute en me disant « punaise, je suis belle en fait ! »


Je suis passée de « non ne me prenez pas en photo !! » à pouvoir determiner mon bon profil, les poses qui me mettent en valeur, à découvrir des zones de moi que je ne pensais pas pouvoir apprécier un jour. Parce que je me prends en photo, nue.

 

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Je pourrais les garder pour moi, ou pour un cercle intime mais je poste ces photos sur internet. Pas pour glaner du compliment (même si je ne vais pas cacher que oui, c’est plaisant) mais parce qu’à 16/17 ans, j’étais en recherche de modèles. Je cherchais des filles comme moi, différentes des mannequins de magazine. J’aurais eu besoin de pouvoir voir des femmes épanouies dans leur corps, avec leurs bourrelets, leur cellulite, leurs vergetures et leurs grains de beauté pour oublier ce 100% photoshop ultralissé et normé.

Me confronter au regard extérieur, c’est ma manière de militer pour le bodypositivism, de dire merde aux dictats qu’on nous enseigne et dont on nous saoule jusqu’à plus soif. Avoir un discours positif sur l’acceptation de soi, apprendre à aimer son corps : c’est important, et il est important de véhiculer ce message.

Ça, c’est mon postulat.

 

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Sauf que certains ne l'entendent pas de cette manière. Certains ne regardent que ces seins, que ces fesses, ce gros cul. On se branle, on critique, on crache dessus. "Ah quelle salope !", "Ah la grosse pute !", "Mate comment elle est moche !", "Mais tu te prends pour qui ?", "Tu te rends compte de ce que tu postes ?", "Viens pas te plaindre si on t’emmerde, tu l’auras bien cherché !"

 

J’en passe...

 

Ces commentaires n'ont pas de genre, on pourrait croire qu'ils proviennent uniquement de la gente masculine. Si seulement.

Quand je vois à quel point on se fait un plaisir de lyncher une fille qui montrera ses jambes ou son ventre, quand à l’inverse aucun souci à ce que ces messieurs exhibent leurs abdos, le paquet de leur caleçon, nous envoient des dickpics non désirées (eh, ça c’est du harcèlement sexuel, vous le saviez ?)… dis donc, mon beau macho, toi tu le chercherais pas un peu ? Ah, pardon, j’oubliais, il faut faire valoir sa virilité, aucun rapport.

On ultrasexualise une paire de jambes, une paire de seins. Il faut les montrer, il faut être sexy, être « bonne » pour pouvoir plaire… mais pas trop, faudrait pas faire trop salope non plus. Il faut trouver le juste milieu entre la pute et la mère. Comme toujours.

Aussi, il ne faut jamais oublier qu'on utilisera sûrement ces photos contre vous un jour : un ex rancunier (ah le revenge porn... ), une ancienne amie en mal d'attention... tout est prétexte pour vous rappeler que votre attitude est la mauvaise, pas la leur.

Un jour, quelqu'un a créé un site sur moi, avec toutes mes photos recadrées sur mes parties intimes. Les légendes mentionnaient : " Quelle salope" ou encore "Elle aime se faire sodomiser". C'était blessant, c'était humiliant car on utilisait ces photos positives pour me rabaisser, pour me salir. Au nom de quoi ? D'un désaccord puéril.

 

 

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Une femme qui se montrera nue sur Internet, avec sa propre démarche, ses envies, sera toujours suivie par des admirateur/trices en mal de chair à branler : "T’es belle", "j’ai pensé à toi hier soir", "c’est quoi la marque de ta culotte ?", "Wow on devrait s’inspirer de toi !"

Et si un jour, l’un de ces « fans » déborde, harcèle et que j'ose m'en plaindre : Je ne serai plus belle, Je serai « une pute »* une « tavékapa », une hystérique. C’est drôle comme tout est toujours dans un sens. Quand celle que vous pensez être votre objet de désir se rebiffe… elle devient une merde qui revendique son droit à ne pas satisfaire le sacrosaint phallus.

Et concrètement, ça m’énerve.

Si je me prends en photo c’est pas pour qu’un beauf en caleçon se fasse mousser le zgeg devant son écran, ou qu'une bande de "copines" spamme mon compte Instagram de remarques désagréables. C’est pour moi, pour les autres filles, pour que l’on puisse se dire : regarde, elle le fait, elle s’assume, alors j’emmerde le monde et je suis belle comme je suis. C’est tout. Point.

Merci de me laisser disposer de mon corps et de le montrer si je le souhaite. Que ce soit en minishort dans la rue, ou toute nue sur internet.  Je suis libre de faire ce que je veux. Votre slutshaming par contre, on s'en passera.

Oui, c’est évident qu’il y aura des commentaires déplacés. Mais au nom de quoi ? Du « falépa/takapa » ? Je ne vois que des gens gênés par cette confiance en soi, qui ne répondent que par des insultes parce que ces corps nus et assumés les renvoient à leurs propres complexes.

 

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Respire, franchement. C’est qu’un cul, même s’il a beaucoup à dire. Et ce n’est pas le tien. Rendre une fesse publique n’en fait pas un objet de consommation courante.



Et qu’on soit bien clair, féministe ou non, personne n’est apte à juger, à prétendre connaître les motivations ou pour remettre en cause un militantisme à cause d’une paire de seins sur Instagram (ça arrive plus souvent qu'on ne le croit).

Laisse moi militer avec ma chatte si j’en ai envie. Ce n’est pas le patriarcat qui m’y force ou une contrebalance du porno ou juste la société qui me sexualise : non.

Mon corps m’appartient, son image m’appartient et le message que je tente de faire passer avec est pour chacun-e désireux de se réconcilier avec son corps. Parce que merde à la fin. Trop ci, trop là, pas assez comme ça ou comme ci : ça suffit.

 

Voilà ce que mon cul défend.



* je me permets des guillemets car on est dans de la putophobie pure, ce qui ne reflète pas ma manière de penser sur les travailleur-ses du sexe.

 

Texte : Delilah, Illustrations : Mr Q.

Le blog de Delilah : http://suckmykaiju.net/