Il y ait un sujet dont on ne parle quasiment jamais. Pas même dans les espaces gay et lesbien, dans les associations LGBT et encore moins dans les médias : La biphobie.

 Sur son site, SOS Homophobie la définit ainsi : « attitudes ou manifestations de mépris, de rejet ou de haine envers des personnes bi ». Ce n’est pas une mauvaise définition.

 Néanmoins, certaines personnes pensent que la biphobie n’existe pas. Qu’au fond, ce n’est qu’une autre forme d’homophobie qui ne mériterait pas nécessairement un mot à part entière. 

 Aujourd’hui, j’ai envie de montrer à ces personnes qu’elles ont tort. La biphobie existe. Et elle fait mal.

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La première fois que j'ai été confronté à la biphobie, c'était avec mon ex, je m'en rappellerais toute ma vie.

 

C'est cette personne dont j’avais été folle amoureuse pendant plus d’un an. Je ne lui avais jamais vraiment parlé de ma bisexualité. A l’époque où on sortait ensemble, je me disais hétéro. Même si j’étais sortie avec une fille l’année précédente.

Cela faisait un moment déjà qu’on était séparé. Il avait repris contact avec moi par Facebook, j’ignore encore ce qu’il espérait de moi. Quoi qu’il en soit, j’ai ressenti le besoin de lui faire mon coming-out. J’avais envie qu’il sache. Parce qu’il était à mes yeux, un garçon important. Un amour important, même s’il était terminé depuis longtemps.

J’étais seule dans ma petite chambre étudiante, assise devant mon MacBook sur cette chaise avec un petit coussin rose. C’était au milieu de l’après-midi, je n’avais pas cours. On discutait par MP sur Facebook, on se racontait nos vies depuis qu’on était séparé. Je lui ai dit que j’avais assumé ma bisexualité. Je n’avais même pas peur de sa réaction, pour moi c’était une évidence et il ne m’avait jamais semblé fermé sur ces questions. Pourtant sa seule réaction aura été :

Surtout dès que tu as une copine, tu m’appelles !

Ce n’était même pas du second degré. Il pensait sans doute que ça me brancherait. Mais plutôt crever. Pourquoi aurais-je voulu partager ma future copine avec un homme ? Pire, avec mon ex. Pour lui, parce que j’étais bi, j’avais forcément envie de coucher avec plusieurs personnes en même temps. Même les abrutis finis. 

Je ne l’ai plus jamais rappelé. 

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 Après cette première fois, d’autres ont suivi. Certaines plus marquantes que d’autres. Plus choquantes. Plus blessantes. Plus déprimantes.

 

Vous savez, il n’y a aucune insulte spécifiquement bi. Forcément, la bisexualité n’est qu’une forme d’homosexualité, c’est bien connu. Je ne me suis donc jamais faite insultée parce que j’étais bi. 

Par contre, je me rappelle de la crémaillère d’un ami, j’étais venue avec M. une de mes amies, bi elle aussi. On était tous regroupés autour de la table basse où s’entassaient verres, bouteilles, paquets de chips et cakes maison. Il y avait une douzaine de personnes présentes qui échangeaient dans un joyeux brouhaha. Je discutais avec M. que je n’avais pas vu depuis longtemps, on parlait de filles et en particulier d’une fille qu’elle avait rencontré à la fac et qui lui plaisait beaucoup. Une conversation ordinaire... On n’avait aucune raison de se cacher, notre hôte était gay, la soirée friendly.

C’est une brouteuse de minou ?

Voilà ce que m’a demandé un des mecs de la soirée en désignant mon amie prise dans une autre conversation. J’ai avalé de travers, mes yeux me sont sortis de la tête. Il avait sorti ça avec un naturel effrayant, en souriant, comme il aurait pu demander de quelle fac on venait. J’étais tellement prise de cours que je n’ai pas su quoi répondre.

Euuuuh, c’est quoi cette question ? 

Pardon, je sais pas comment on dit.

Je sais pas, utilise « lesbienne » par exemple. Même si c’est pas le cas : on est toutes les deux bi.

Il se fichait de nous...

Il ne connaissait pas d’autre manière de parler de femmes qui aiment les femmes qu’en utilisant des insultes. L'alcool que j'avais déjà ingurgité m'a fait perdre les répliques cinglantes que j'aurais aimé lui envoyer et je n’ai pas réalisé ce qui se passait sur le moment. Ce n’est que le lendemain matin que j’ai compris qu’on s’était vraiment faites insulter toutes les deux, que j’ai pris conscience de la violence des propos qu’on m’avait tenu et de l’absurdité de la situation. 

 

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La biphobie s'immisce également dans les espaces gay-friendly...

 

Je me souviens très bien d’un soir, sur la piste de danse d’un bar LGBT. Il y avait de la musique très forte, on était plongés dans la pénombre. Il faisait chaud. J’étais avec un groupe d’ami-e-s, tout le monde savait très bien que j’étais bi et que ce garçon l’était aussi. On flirtait depuis un moment déjà, ce n’était pas vraiment un secret. On dansait collé-serré, son bassin contre le mien. J’étais bien, je me laissais aller. Ce soir-là, on s’est embrassé pour la première fois. Naturellement, parce qu’on en avait envie. Nous n’imaginions pas une seule seconde devenir le centre de l’attention.

— Wouhou les hétéros !

Il y a eu des rires. Pas de la part des anonymes autour de nous, juste de la part de nos ami-e-s. A côté, deux mecs se galochaient, ça ne faisait rire personne. La seule différence était que nous étions bi. Ici et maintenant, notre relation passait pour hétéro. Arrêtez de rire, ce n’est pas drôle.

Ce n'est pas drôle non plus la seconde, ni la troisième, ni la énième fois.

J’avais envie de rentrer sous terre, et je sais que mon flirt aussi rêvait de partir en courant. C’était gênant. J’avais rarement été aussi mal à l’aise de ma vie.

 

En réaction à cette biphobie interne, j’ai décidé de créer un groupe bi et pan dans mon association LGBT avec un autre bi de l’asso. On était motivé, même si on avait un peu peur que l’idée ne prenne pas, que les concerné-e-s ne s’intéressent pas à notre projet.
Ce qui m’a le plus motivé, c’est la remarque d’un des mecs cis-gay de l’asso. Il prétendait encourager l’initiative. Pourtant sa seule réaction aura été :

— C’est mignon, mais entre nous, ça ne va intéresser personne !

Dans son esprit, il n’y avait pas de bi autour de lui. Ou pas suffisamment pour créer un groupe autour d’événements dédiés. La bisexualité, ça n’existe pas vraiment, après tout. Ou alors, ce n’est que transitoire. Un groupe ne peut pas se créer autour de tout ça, ça ne peut pas tenir. Impossible. 

Quelle n’a pas été ma joie lorsque j’ai pu lui annoncer qu’il y avait 20 personnes lors du premier événement, 30 au second ! 

Non, nous ne sommes pas seuls ! Oui, nous existons !

 

N’étant pas intégrée aux espaces et groupes gays, je ne pourrais pas vous parler de la biphobie en milieu gay. Par contre la biphobie en milieu lesbien, je commence à bien la connaître. 

Lorsque je me promène sur les sites lesbiens, que je lis la presse lesbienne, que je fréquente des lieux associatifs lesbiens, un mot me sort par les yeux.

LESBIENNE. Il est partout.

Magazine 100% lesbien. Média lesbien. Radio lesbienne. Soirée lesbienne. Association lesbienne. Cinéma lesbien. Archives lesbiennes. Romans lesbiens. Porno lesbien. Rencontres lesbiennes.

Au début, ça ne me dérangeait pas. Je me disais que « lesbienne » était tout simplement utilisé comme terme parapluie pour désigner les femmes qui aiment les femmes. J’étais naïve. Je me trompais. Parfois, on trouve la petite mention « Bisexuelles s’abstenir » qui fait toujours plaisir. D’autres fois, c’est seulement sous-entendu. 

Ou pire, on considère que ce n’est pas nécessaire de citer explicitement les bi. Car elles seraient comprises dans « lesbiennes » dans le cas où elles seraient avec des femmes. Et si elles sont avec des hommes, de toute manière elles ne seraient pas concernées. 

Moi, ça me donne envie de chialer. Avant même d’avoir mis un pied dans ces communautés, je me sens exclue d’office. Illégitime. Non-concernée. Ignorée. Alors que bordel, je suis légitime, concernée et je dois être inclue ! 

Pourquoi la visibilité et l’identité lesbienne devraient-elles se construire en piétinant celles des femmes bi ? Ne serions-nous pas plus fortes ensemble ? 

Je ne comprends pas. 

 

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Les gens pensent que c’est cool d’être bi, parce que ça fait deux fois plus de chances de pécho ou de trouver l’âme sœur. C'est sans compter sur la biphobie.

 

J’ai tendance à parler de ma bisexualité très tôt quand je rencontre quelqu’un. Pour éviter les mauvaises surprises. Il y a deux ans, je fréquentais un garçon, plutôt intelligent et charismatique.  On se promenait tous les deux dans les rues du quartier latin, discutant inlassablement de tout et de rien. Cela faisait plusieurs soirs qu’on se fréquentait ainsi. J’avais même mis ma mini-jupe verte pomme en espérant lui plaire.

Pourtant un soir, au cours d'une conversation, j’ai réussi à glisser que j’étais bi. Comme ça, juste en passant, alors que je parlais de mes engagements en association LGBT. 

— Ça veut dire que tu sors à la fois avec un mec et une meuf ?

— Euh… non.

Excuse, mais j’y connais rien à ces trucs là.

Ouais non, ça veut juste dire que je peux être attirée par une fille ou un garçon, pas que je veux les deux en même temps.

Cette conversation m’a paru tellement surréaliste. Ce garçon, il avait vingt ans, j’imaginais stupidement qu’il connaissait au moins la définition de la bisexualité. En fait non. En même temps, où aurait-il pu l’apprendre cette définition ?

Nous sommes passés à autre chose, avons lancé un nouveau sujet de conversation. Moins gênant. 

Je ne sais pas si c’est à cause de ça ou si c’est parce que finalement je ne lui plaisais plus, mais après cette soirée, il ne m’a plus jamais rappelé. 

 

Ayant pendant longtemps été l’une des seules personnes bi out dans mes groupes d’amis (avant que les autres osent faire leur coming-out), j’ai souvent été « la » référente bi. Sans doute comme des filles hétéro vont voir leur amie lesbienne pour qu’elle leur raconte comment c’est « les filles », mes amies lesbiennes venaient me chercher pour parler de cette curiosité qu’était la bisexualité pour elles. C’est ainsi qu’au cours de conversations bienveillantes et pourtant très posées, j’ai eu droit aux remarques suivantes :

— Je ne pourrais jamais sortir avec une fille bi, c’est pas contre toi ou contre les bi. Mais mentalement, je pourrais pas supporter l’idée qu’elle ait eu un mec avant.

— Ma première copine était bi, elle m’a quittée parce qu’elle n’assumait pas et elle est sortie avec un garçon. Malgré moi, j’ai toujours peur que ça se reproduise. Je ne pourrais plus jamais sortir avec une fille bi. 

Je n’ai jamais su quoi leur répondre. Ces filles étaient pleines de bonnes intentions, vraiment très amicales et ouvertes d’esprit. Il n’empêche que dans les faits, c’est toujours la même chose. On ne veut pas de relation avec moi, parce que je suis bi. Et il paraît que c’est dangereux pour un couple.

Je préférerai mille fois être mise sur le côté sous prétexte d’être trop moche, trop conne, trop chiante, plutôt que ce soit… juste parce que je suis bi. Vous en connaissez beaucoup des filles hétéros qui ne sortent pas avec des mecs parce qu’ils sont hétéros ? Ou des lesbiennes qui ne sortent pas avec des filles parce qu’elles sont lesbiennes ? 

Pourtant moi, c’est ce qui m’arrive. On m’exclue d’office parce que je suis bi. 

 

 

Ça a l’air de rien, tout ce que je raconte. Je sais que je suis privilégiée et que je n’ai pas vécu la moitié des horreurs que certaines personnes LGBT ont pu malheureusement rencontrer au cours de leur vie. Mais il n’en demeure pas moins que j’ai souffert de cette biphobie silencieuse, insidieuse, vicieuse qui m’oppresse partout où je vais.

C'est un peu comme si toute ma vie, on avait cherché à me faire douter de ma propre existence.
 J'ai passé des années à m'auto-persuader que ce que je ressentais n'existait pas, que je ne traversais qu'une phase et que de toute manière, je ferais forcément ma vie avec un garçon. Il ne pouvait pas en être autrement. Mon attirance pour les filles ne pouvait qu'être accessoire. Un bonus pour l'homme qui partagerait ma vie. 

On a essayé de me faire croire que ma bisexualité était un privilège. Car grâce à elle, on m'assurait que je ne subirais jamais d'homophobie et que j'aurais davantage de succès auprès de la gente masculine. C'est un beau mensonge. Il n'y a aucun privilège. 


Juste cette peur qui me serre les entrailles à chaque fois que je dois parler de moi, de mon passé, de mes désirs. Peur de ne pas être comprise. Peur d'être ignorée. Peur d'être ridiculisée. Peur d'être rejetée. Peur d'être insultée. 

"Honte. Rejet. Isolement. Dépression. Suicide."
Ces mots prennent aussi beaucoup trop de sens chez les personnes bi. Y compris chez moi. 
Parce qu’elles ne sont pas supposées exister. Alors pourquoi se donner la peine de les représenter ? 
Ou alors, elles ne font que suivre une mode. Alors pourquoi s’y intéresser ?
Et de toute manière, elles finiront par choisir. Alors pourquoi leur donner la parole ?

Vous savez quoi ? Je ne suis ni en recherche d’attention, ni un phénomène de mode, ni quelqu’un en questionnement, ni le symbole d’une société utopique où tout le monde serait ouvert d’esprit et donc bisexuel. 

Je suis seulement bi. J’existe. 
Et la biphobie, je la subis.

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Texte : Cordélia

Illustration : Monsieur Q

 

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